Mead et les actes sociaux communicatifs
Ce philosophe américain est généralement regardé comme l'un des pères fondateurs de la psy-chologie sociale moderne.
Mais, comme il le dit dans "l'Esprit, le soi et la société" c'est à travers la communication inter-individuelle, particulièrement langagière, que s'élaborerait la pensée: " lorsque le geste comporte à sa base une idée et qu'il la fait naître en même temps chez autrui, il devient alors le symbole significatif (...) il devient ce que nous appelons le langage, et l'intelligence n'est possible que grâce au geste devenu significatif : sans lui pas de pensée " (Mead 1963, p.40).
Mead, ami intime de John Dewey, a contribué à combler le fossé qui sé-parait la psychologie individuelle de la sociologie. Il a été professeur à l'université de Chicago de 1893 à sa mort (1931) et ses principaux cours sont ras-semblés dans deux ouvrages posthumes ; The Philosophy of the Present (1932) qui renferme l'essentiel de sa pensée philosophique, et L'esprit, le soi et la société (Mind, Self and Society, 1934) où sont réunis la plupart de ses travaux psychosociologiques.
Mead suggéra que l'expérience individuelle est appréhendée à partir de la société, à partir du système de communication interindividuelle qui est l'essence même de l'ordre social. Le comportement de l'individu ne peut être compris qu'à travers le comportement de l'ensemble d'un groupe social donné, dont l'individu n'est qu'un élément.
Ce contexte social explique que le langage n'est pas un "simple jeu de sons" mais qu'il influence "celui qui parle comme celui qui écoute" (Mead, 1963, p.59).
Mead considère qu'il n'y a ni soi, ni conscience de soi, ni communication en dehors de la société, c'est à dire en dehors d'une structure qui s'établit à travers un processus dynamique d'actes sociaux communicatifs, à travers des échanges entre les personnes qui sont mutuellement orientées les unes vers les autres. La question de l'intelligence de l'homme est donc de celle de " l'adaptation réciproque des actes dans le processus social; c'est grâce à la communication qu'une telle adaptation existe " (Mead 1963, p. 64-65).
Pour lui, la société est définie par des actes sociaux, par ce qui se passe entre deux ou plusieurs personnes: la conscience de soi naît de cette interaction : " Pour le petit enfant, la connaissance d'une idée provient d'une relation avec son entourage : c'est un processus social " (Mead 1963, p.91).
Mead voit, dans le geste, le mécanisme initial à travers lequel les actes sociaux sont effectués; il distingue ainsi les gestes non significatifs qui ne constituent que des réponses immédiates à des stimuli et, d'autre part, des gestes significatifs qui caractérisent la plupart des rapports humains dans la mesure où l'individu est capable d'imaginer la réponse qu'il peut attendre de l'autre, de définir le rôle qui sera le sien : " le processus social ou la commu-nauté deviennent un facteur déterminant de la pensée de l'individu " (Mead 1963, p.132). Lorsqu'il a le même sens pour deux ou plusieurs individus, le geste devient un symbole qui permet à chacun, grâce au langage de compren-dre l'ensemble des échanges, de prévoir le comportement des autres et de si-tuer par rapport à eux.
La conscience de soi n'est donc pas donnée, elle se constitue au fur et à mesure que l'individu est apte à comprendre sa propre contribution par rapport à celle des autres, et il ne peut la comprendre que lorsqu'il est capable de se mettre à la place des autres. " On peut dire, en un sens, que le contenu de soi est individuel (et ainsi égoïste ou source d'égoïsme), alors que sa structure est sociale (et ainsi altruiste ou base d'altruisme). La relation entre le côté ration-nel, ou essentiellement social, du soi et son côté émotionnel, ou essentiellement antisocial et individuel, est telle que ce dernier est, en majeure partie, contrôlé dans ses expressions, par le premier " (Mead 1963 p.196).
Dans cette perspective, le je et le moi sont les éléments constitutifs du soi : le je représente l'homme, l'enfant, la personne qui réagit, s'exprime, alors que le moi serait l'individu social, le membre de la classe, le citoyen. Le moi aurait une fonction de contrôle opposée au je, ce qui n'entraîne pas une négation de l'individu mais au contraire une occasion d'atteindre la conscience de soi-même et de son propre jugement, de sa propre parole, de son dire. " Le Je est la réaction de l'organisme aux attitudes des autres; le moi est l'ensemble organisé des attitudes des autres que l'on assume soi-même. Les attitudes d'autrui constituent le Moi organisé, auquel on réagit comme Je. " (Mead 1963, p149)
Lorsque le système d'échanges est structuré, institutionnalisé, chaque individu serait ainsi capable d'avoir une représentation globale du " je des au-tres " et de prendre alors le rôle d'un "autrui généralisé".
Ainsi, de la même façon qu'il y a une interaction entre le Je et le Moi, il existerait une relation entre l'individu et la société, ou la micro-société que représente la classe, à partir des tensions entre Soi et autrui.